L’attentat

Sommes-nous pour autant différents ou meilleurs ?

L’attentat

La violence
Le temps

11 septembre 2001, journée noire pour l’Occident secoué par l’attentat le plus meurtrier de l’histoire (et le plus symbolique ?).

On ne peut nier l’horreur et le traumatisme causés par cet attentat. Une riposte parait inévitable et nécessaire parce que le monde qui nous héberge repose sur cette logique et que toute autre attitude resterait incomprise.

On peut par contre se demander si cet attentat, au-delà de toute réaction aussi exemplaire soit-elle, saura amener l’Occident à une réflexion sur lui-même et peut être à un changement. Les journaux claironnent que désormais rien ne sera plus comme avant, qu’il y aura un avant-attentat et un après-attentat. C’est ce qu’il faut espérer et c’est ce que j’ai envie d’observer dans les mois à venir.

Pour qu’un changement ait une chance de se produire, il va falloir que la compassion dont les occidentaux ont fait preuve à l’égard des victimes ne soit pas une compassion égoïste mais une compassion qui permette de nourrir une prise de conscience plus globale. La formidable décharge émotionnelle provoquée par ce drame doit nous permettre de dépasser notre condition d’occidental pour notre condition d’être humain.

Sans y connaître grand chose, j’ai l’impression qu’on ne peut comprendre les croisades du moyen-âge en gardant son point de vue occidental de croisé. Pour retenir quelque chose des croisades, j’ai l’intuition qu’il faut être capable d’être à la fois croisé et arabe. C’est peut être à cet exercice qu’il faut se livrer pour grandir au travers de cet attentat.

Je tiens à préciser qu’à aucun moment je ne cherche à justifier ou excuser cette violence. Pour moi, cet attentat est un fait comme la riposte à cet attentat sera un fait. Le fait est pour moi amoral, à aucun moment je n’estimerai que les victimes de l’attentat ont été des victimes du mal et que les victimes de la riposte ont été des victimes du bien. Ce sont des victimes tout simplement. D’une certaine manière je me sens donc dans une position de neutralité malgré le conflit qui se joue en moi du fait de mon éducation occidentale, de mon appartenance à une société occidentale et de mes habitudes de pensée occidentales. Fondamentalement, en temps qu’être humain, je me sens triste.

Cet attentat appelle donc à une prise de conscience. Compter les victimes de chaque camp, compter les pertes matérielles de chaque camp, protéger les survivants de chaque camp sont autant d’attitudes d’évitement de cette prise de conscience et d’entretien des conditions ayant conduit à ce drame. Afin de stimuler cette prise de conscience, je vous soumets quelques réflexions sur la violence et sur le temps.

La violence

Ce qui m’a de prime abord marqué au travers de cet attentat c’est son extraordinaire violence. Je ne pensais pas une telle violence possible et pourtant elle était là exposée à nos milliards d’yeux, incontestable. Dès lors que l’on a fait le constat de cette violence, on a envie de la comprendre mais il faut retenir que l’occident est capable de la susciter quand bien même chaque occidental se sentirait animé d’intentions louables et civilisées.

Un des termes à la mode est celui de mondialisation. Cette mondialisation dépasse de plus en plus le simple aspect économique. Il est certes possible de trouver du coca-cola dans le village le plus reculé du pays le plus discret, mais le modèle occidental avec ses critères de réussite, de comportement, d’habillement est également mondialisé. Internet est un autre indice de cette mondialisation. Vendre son modèle est probablement un moyen de mieux vendre ses produits mais cela donne probablement un certain nombre de responsabilités.

Qu’en est-il de la violence au sein de nos sociétés occidentales ? Je crois que les sociétés occidentales sont violentes mais leur violence est diffuse, quasi-insaisissable, largement répartie sur les populations au point qu’il serait difficile d’y trouver un remède sans chambouler les fondements de ces sociétés. La violence exprimée par les banlieues est pour moi la face visible de l’iceberg de la violence de nos sociétés. Il y a néanmoins quelques indices de la face cachée de cet iceberg : la consommation croissante d’anti-dépresseurs, le dopage dans le sport, les comportements auto-destructeurs des adolescents...

Je suis témoin dans mon travail de trajectoires individuelles qui foncent de plus en plus vite dans un mur sans qu’il soit possible apparemment d’y changer quelque chose. Je frissonne à l’idée de ce que je pourrais devenir s’il m’arrivait un jour d’être matériellement en détresse dans mon propre pays. Et pourtant mon pays est doux et a prévu des structures d’accueil pour de telles situations.

Il faut être ou avoir été fragilisé psychologiquement pour ressentir toute la violence quotidienne des sociétés occidentales. Peut-être néanmoins commencez-vous à prendre conscience de toute cette violence ?

Je fais donc le constat que les sociétés occidentales sont violentes. Elles sont également cohérentes et tout a été prévu pour recueillir les victimes de ces violences intestines. Mais qu’en est-il de toutes ces sociétés qui ont pris l’occident pour modèle avec son cortège de violence et sans les moyens de s’en prémunir ? Je l’ignore mais cela aussi me fait frissonner.

Retenons en tout cas que l’occident visé au travers de l’attentat est capable de susciter une violence inouïe contre lui et qu’en son sein l’occident génère une violence qui se diffuse en même temps que son modèle se propage mais sans peut être la maturation de l’histoire. Ainsi en venons-nous à évoquer le cours du temps...

Le temps

En même temps que son modèle, l’occident a imposé son calendrier. Ainsi vivons-nous tous en 2001.
temps-montre

Pour nous occidentaux, vivre en 2001 cela signifie de manière très synthétique qu’il y a eu le moyen-âge, la renaissance, la république, la révolution industrielle, les guerres mondiales et nous voilà aujourd’hui. Etre occidental c’est vivre dans une société qui a connu plus de 2000 ans de maturation et qui est passée par un certain nombre d’inventions comme les croisades, l’inquisition, l’esclavagisme, le massacre des indiens d’Amérique, le colonialisme, le nazisme, la bombe atomique...

Se prétendre apôtre du bien avec un tel pedigree est une certaine forme d’inconscience si l’on n’a pas pleinement conscience de tout ce passé, si l’on n’est pas profondément convaincu que nous serions différents aujourd’hui si notre histoire d’hier avait été différente. Notre histoire est vivante au travers de notre éducation et nous nous trouvons bien souvent en situation de juger des sociétés qui n’ont pas connu la même maturation parce que plus jeunes ou parce qu’ayant un rythme différent. Pire, ces sociétés se retrouvent aujourd’hui avec un modèle extérieur sans avoir eu le bénéfice de leur propre histoire. Il y a là de quoi traumatiser ces sociétés et appeler à plus de circonspection de notre part.

Il m’est arrivé d’entendre des voyageurs qui de retour en occident s’exprimaient ainsi à propos du pays qu’ils avaient visité : "là bas, c’est vraiment le 18ème siècle !".

Il me parait vraiment important d’être pleinement conscient de la relativité de notre calendrier. Les sociétés du monde se côtoient dans l’espace mais pas dans le temps et cela fut le plus souvent fatal à celles qui avaient trop de décalage. Tout ce qui se passe dans le monde aujourd’hui n’est pas pire que ce que nos sociétés ont elles mêmes traversées dans le passé. Le film qui se déroule sous nos yeux aujourd’hui à un dénominateur commun : "l’homme".

L’homme semble être porteur de toutes ces atrocités. Souvent ces atrocités côtoient le merveilleux comme si l’un n’allait pas sans l’autre. Le jour ou j’ai contemplé le Taj Mahal, j’hésitai entre une profonde admiration pour cette merveille du monde et la tristesse à la pensée que mon plaisir d’alors était le fruit de la misère et de la détresse d’un peuple du passé.

Si après ces quelques réflexions nous sommes capables d’imaginer que dans un millier d’année la société d’alors jugera notre société d’aujourd’hui comme une parenthèse sombre et extrémiste dans l’histoire de l’humanité, alors nous avons fait un pas intéressant dans le développement de notre conscience.

Un homme normal, peut être, est celui qui est capable de raconter sa propre histoire. Il sait d’où il vient (il a une origine, un passé, une mémoire en ordre), il sait où il est (son identité), et il croit savoir où il va (il a des projets, et la mort au bout). Il est donc situé dans le mouvement d’un récit, il est une histoire, et il peut se dire.
Propos d’Oliver Sacks rapportés par Jean-Claude Carrière.

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